Cette aventure était une occasion d'éprouver mes capacités d'adaptation en autonomie complète sur très longue distance et en milieu tropical. Après quasiment deux mois de préparation (documentés ici) et avec quelques semaines de recul maintenant, elle a surtout été l'occasion d'observer ma manière d'interagir avec un objectif. Explorative, intense, parfois dévorante, mais toujours nourrissante. Le projet n'est finalement que partiellement abouti certes, mais de nombreux enseignements en découlent, et cette tranche de vie incroyable mérite tout de même son récit. Belle lecture.
Premier acte : joie et symbiose
7h45, lundi 10 novembre. Dans le bus qui m'amène à la gare routière de Saint-Denis, je ne fais pas le fier. Le paysage défile sous mes yeux et je tente de réaliser que tous les reliefs visibles depuis le pourtour de l'île sont des montagnes, des cols, des arêtes, des cirques que je vais devoir parcourir. En vain. Mon cerveau humain ne semble pas câblé pour palper l'essence de ce que représente une telle distance. 170 km, 10000 m D+ / D-. Un rêve poursuivi depuis plus de 5 ans et que je m'apprête à toucher du doigt.
Arrivé à la gare, je temporise. Un café, puis deux, et enfin un dernier. Après celui-ci, plus de retour en arrière, l'aventure démarre. Je ressens de la solitude, mais elle n'est rien par rapport à ma détermination. 8h55, lancement de la montre et direction le sentier du GR R2. La chaleur est lourde et étouffante, mais je sais qu'elle ne durera pas et y suis mentalement préparé. Après quelques kilomètres de bitume, c'est parti pour la première grosse montée. 2000 m de D+ sur une vingtaine de km. Je croise des groupes de jeunes en promenade scolaire qui souffrent eux aussi de la chaleur, mais restent vaillants et soudés dans l'effort. À chaque fois, nous nous encourageons mutuellement et cela fait du bien. Les Réunionnais.es, à tout âge, dégagent une sympathie et une bienveillance dont je me souviendrai.
Après environ 4h à me mouvoir dans un environnement de plus en plus frais et humide, que j'affectionne particulièrement, j'arrive au gîte de la Roche Écrite. J'apprends qu'il n'y a plus d'eau en libre-service. Mini coup au moral, mais il y en aura d'autres. Enquêter sur mes capacités d'adaptation fait aussi partie du voyage. J'accueille et passe rapidement à la suite. Le remplissage des réserves attendra Dos d'Âne.


Début officiel du sentier du GR R2 et forêt humide du début.
Les 2h qui suivent paraissent un conte de fées. J'évolue sur des chemins de crêtes avec du brouillard panoramique qui m'empêche de voir le vide d'un côté comme de l'autre. Tant pis pour les paysages, cette météo procure la sensation d'une symbiose avec l'île. Comme si je me trouvais dans un cocon protecteur où rien ne pouvait m'arriver. À Dos d'Âne, le robinet de l'église qui se faisait grandement attendre est visible mais rendu inaccessible par un portail fermé. Nouveau coup dur. D'un autre côté, je dois trouver une solution car la soif est de plus en plus inconfortable. Les 6h d'effort déjà réalisés alimentant de plus en plus le versant animal de ma personnalité, je décide de pénétrer dans l'église, d'ouvrir une fenêtre, et de passer à travers pour accéder au jardin où se trouve le sacro-saint robinet. Que le seigneur me pardonne d'avoir enfreint de la sorte l'interdiction du lieu imposée par ses disciples, mais aux grands maux les grands remèdes. Je peux enfin avaler un plat lyophilisé réconfortant, refaire les niveaux de flotte, et m'hydrater abondamment avec en prime un petit goût de tuyau d'arrosage qui ne gâche rien.


Joie d'évoluer pendant plus de 6h dans ce cocon humide.
La suite me conduit jusqu'au cœur de Mafate, Mike Horn dans les oreilles. Au moment de croiser la rivière des Galets, je tente de me réapprovisionner en eau, moment pendant lequel ma poche de filtre Sawyer se perce dès sa première utilisation (camelote). Nouveau coup dur. Je parviens péniblement à filtrer 1.5 L d'eau en 30 min et songe ensuite que sans cette capacité de filtrage, la suite de l'aventure va gravir l'échelle de Scoville et prendre une tournure bien pimentée. Peu importe, il faut avancer. Les kilomètres défilent de plus en plus lentement, du fait des terrains très accidentés et pourvus de centaines de marches qui s'élèvent parfois jusqu'à 40 cm de haut. La nuit commence à poindre et avec elle un nouveau sentiment d'inconfort. Moi qui ai peur d'évoluer seul la nuit, je vais être servi. Me voilà en effet sur le point de passer toute une nuit en solitaire dans une forêt tropicale à l'autre bout du monde, avec peu de chances de croiser âme qui vive. La peur me tétanise progressivement, et le besoin d'utiliser l'appel à un ami se fait ressentir. Ma famille et mes proches me reboostent. Mode guerrier activé et me voilà prêt à passer à l'acte II.
Appréhension de la nuit Mafataise à venir.
Second acte : solitude nocturne enchantée
J'atteins Aurère au kilomètre 44 sur les coups de 19h. Le jour s'est quasiment éteint, tout comme mon espoir de trouver de l'eau ici. Par miracle, quelqu'un a installé un petit tuyau qui fournit de l'eau de ruissellement récupérée au niveau de la canalisation des Orangers. C'est l'occasion de faire un big réapprovisionnement : préparation du repas du soir, refill complet des boissons isotoniques, remplissage de la poche à eau. Je réorganise mon sac pour la nuit, et quitte les lieux assez rapidement pour couper court au sentiment d'amertume qui s'empare de moi. Aurère est en effet un de ces petits coins de paradis perdus du bout du monde, rempli de voyageurs épuisés mais heureux, qui se retrouvent à la fin d'une journée de crapahutage dans Mafate pour partager un bon repas ou une bière. L'ambiance chaleureuse et enivrante de ce lieu tranche avec la nuit d'effort et de solitude qui m'attend.
Quelques minutes plus tard, je me décide à tenter de boire l'eau de la rivière sans la filtrer. Une ou deux gorgées, puis on voit comment ça évolue. Un certain stress m'envahit, la leptospirose étant présente sur l'île et transmise à l'humain par l'eau via l'urine de rat. Une petite heure plus tard, le stress fait place au soulagement de voir que mon corps tolère bien cette eau. L'hydratation ne sera plus un problème pour la nuit, cette portion du parcours étant parsemée de cours d'eau.
Environ 2h après Aurère, les chemins sont agréables et je commence à prendre du plaisir à appréhender cet environnement nocturne. La fatigue se fait néanmoins ressentir et l'adénosine s'accumule dans mon cerveau. Une pause s'impose pour ingurgiter un plat réhydraté préparé à Aurère. Pour ne pas refroidir inutilement mon corps, je décide de sortir la veste. Tiens, je l'ai rangée où déjà ? Elle est pas dans la grande poche ? Bon on va checker sur les poches de devant. Pas là non plus ? Bon on vide entièrement le sac. PAS LÀ NON PLUS ? Catastrophe : la veste est restée à Aurère pendant le big ravitaillement. Cette goutte d'eau fait déborder le vase et mes glandes lacrimales s'activent à plein régime. Je me sens nul, inconsolable et sollicite à nouveau l'appel à la madre, qui me rappelle que c'est uniquement matériel, que je dispose encore de choses pour me couvrir s'il fait très froid, en plus du fait d'être quelqu'un de relativement à l'aise avec le froid. Cet appel me rebooste et je passe très vite à autre chose. Ainsi délesté de 150 g de masse à porter, je me remets en route, encore et toujours.
Au kilomètre 61, il est presque 1h du matin, et je manque de m'endormir en courant. Il faut rester raisonnable, et c'est le signal qu'il faut recourir à la sieste pour retrouver un peu d'énergie. Allongé par terre au milieu du chemin dans mon Bivy, je tombe en 5 min. Quand le réveil sonne 20 min plus tard, mon corps n'est pas prêt. Je me recouche 1h de plus. Après ce cycle de sommeil, l'envie de continuer à faire la marmotte est présente, mais il ne faut pas y céder. J'attaque sans réfléchir davantage cette deuxième partie de nuit. La suite oscille entre grosses montées, passerelles suspendues, coassements de crapauds (qui se mettent parfois sur mes sandales et volent fatalement lorsque la foulée se déclenche), rivières, cascades et magnifique ciel étoilé. Ça y est, ma peur d'évoluer seul la nuit est vaincue. Mieux encore : j'adore ça. C'est en réalité un tel kiff de revenir à cet état primal sans artifice, sans humain, et de s'ancrer au contact d'une nature nocturne foisonnante, dans un moment unique et difficilement descriptible avec des mots.
Faune très tranquille à la Réunion avec pas grand-chose d'autre que des crapauds et de belles araignées (ici une Babouk).
Troisième acte : fin du game
Au petit matin, la fatigue est de nouveau très intense et vers 6h, je décide de m'allonger à nouveau à l'arrache, dans une pente au milieu du sentier. 30 min puis ça repart. Mais la suite va s'annoncer compliquée. Le mordant qui m'animait depuis le début de l'aventure ne revient pas. Les sentiers sont toujours très techniques. Ils grignotent progressivement ma motivation et mettent mon mental à (trop) rude épreuve. En constatant une vitesse de croisière n'excèdant plus les 20-25 min / km, et en sachant tout ce qu'il reste à parcourir, les doutes germent et prennent de plus en plus de place. Mon emprise sur l'objectif se desserre, et le plaisir d'avancer coûte que coûte s'étiole.
Mafate au petit matin.
L'ascension entre Marla et le col du Taïbit est un chemin de croix. Mes membres avancent, mais je ne suis plus qu'une coquille vide. Le pilote perd le contrôle du véhicule. Je croise des randonneurs qui, même pourvus de bâtons, galèrent devant la verticalité des pentes. Certain.e.s, toujours étonné.e.s de voir un gars en sandales dans ces sentiers, discutent brièvement avec moi. Mais je n'ai plus la force ni l'envie de partager, et pressens que la fin de l'aventure est proche même si je n'ose encore le formuler. La vue époustouflante depuis le col du Taïbit, synonyme de fin du cirque de Mafate, ne suffit pas à me réjouir. Car derrière, une énorme descente de plus de 800 m de dénivelé m'attend. Et dans ce genre de descente on court peu, voire on marche lentement, et parfois très lentement.
Les kilomètres continuent de s'écouler à vitesse d'escargot. J'appelle quelques proches pour tenter de prendre du recul mais en vain, le plaisir s'est définitivement retiré de la fête. Plus que ça : l'idée d'affronter l'énorme montée technique du bloc, suivie des 2000 m de D+ sur 7 km pour monter au Piton des Neiges, m'horrifient. Je n'ai pas la force de me pousser encore aussi loin, pendant probablement plus de 24h d'effort, seul. À l'arrêt de bus Sentier Marla, avant Cilaos, 26h52, 85 km, 7700 m D+ et 6400 m D- après le début de l'aventure, je décide d'y mettre un terme.
Sourire de façade mais torpeur intérieure au col du Taïbit.
Les 6 heures qui suivent seront consacrées à rallier un Airbnb à Basse-Vallée via trois bus et beaucoup d'attente. Je ne les ai pas vraiment vues passer, me trouvant dans un état second d'exténuation. Je garde néanmoins un chouette souvenir du trajet passant par le cirque de Cilaos, avec des paysages incroyables. Vers 21h, je peux enfin m'allonger, et tombe instantanément dans un coma dont mon organisme avait cruellement besoin.
(Bonus) Quatrième acte : clôturer de belle manière
Le lendemain, le réveil est brumeux et groggy. La fatigue est présente certes, mais c'est surtout la frustration de ne pas avoir vécu l'aventure imaginée qui prédomine. Je tente de trottiner, et mes jambes répondent encore plutôt très bien, alimentant ma frustration. Vais-je vraiment quitter la Réunion sur ce goût d'inachevé, sans avoir exploré ni le Piton des Neiges ni le volcan ? Mais tiens, Basse-Vallée, où je suis actuellement, c'est pas si loin du Piton de la Fournaise non ? Je dégaine Komoot et trace l'itinéraire à pied jusqu'au cratère. 62 km 4300 m D+/D-. Mon sang ne fait qu'un tour : je ne peux pas quitter la Réunion sans tenter cette dernière aventure.
Le départ est donné 45h plus tard, le 14 novembre à 4h45. La gestion de l'eau est cruciale car il n'y a, d'après mes informations, quasiment pas de point de ravitaillement sur le parcours. Je pars avec 4.5 L de boissons et mon reste de denrées de la traversée de l'île avortée. La montée est rude et directe mais je commence à être habitué et prends même un certain plaisir à évoluer dans cette végétation tropicale. Une preuve de plus que l'esprit parvient à s'adapter à tout pourvu qu'on lui en laisse le temps. Malgré cela, le parcours reste très bourrin. Des pentes abominables pendant plusieurs heures avant un léger replat d'une quinzaine de kilomètres, descente dans la caldera du volcan, puis montée au cratère, avant de faire demi-tour et tout rembobiner jusqu'à la casba. Simple, basique.
Forêt luxuriante du début du parcours.
Arrivé au relais du Pas de Bellecombe en haut de la caldera, mes réserves de flotte s'amenuisent. J'ai encore 2.5L, mais il me reste 37 km à parcourir et il fait diablement chaud à cette heure méridienne. Les petites bouteilles de 50 cL sont affichées à 4€ (du vol) mais tant pis, j'en prends deux. Le karma se manifeste puisque le gars oublie de m'en compter une ce qui me fait excessivement kiffer. J'engloutis un plat lyophilisé, m'allonge 5 min en pleine cagne, puis go explorer la caldera. La plupart des gens ici sont venus en voiture, et beaucoup d'entre eux se contentent de regarder la vue, d'aller chercher une collation au relais, puis de repartir. Je me sens un peu étranger à ce type de congénères. J'ai la confirmation que cette façon de consommer le voyage n'est plus celle qui m'anime. Ce que j'aime, c'est en voir moins, mais le faire par mes propres moyens, en bus, en vélo, en courant. La sensation d'accomplissement ressentie lorsqu'on arrive à un point d'intérêt n'en est que décuplée.
Plateau surplombant la Caldera.
La caldera est une sorte de sauna en plein air. La moindre goutte d'eau doit être économisée, la route avant de rentrer étant encore longue. Je m'autorise à boire une demi-bouche d'eau toutes les 15-20 min. En faisant cela, je parviens à maintenir un niveau d'hydratation suffisant, et les réserves diminuent beaucoup plus lentement. J'arrive au cratère autour de 13h. Grosse satisfaction de ne pas repartir de la Réunion sans avoir vu cette merveille de dame Nature.



Vue du volcan depuis les hauteurs de la Caldera, du relais du Pas de Bellecombe, et depuis le bord du cratère.
7h supplémentaires furent nécessaires pour faire le chemin en sens inverse. Les descentes interminables, les glissades dans les scories, et la chaleur tropicale en forêt, me rendant encore dégoulinant même la nuit, ont eu raison de mes émotions. J'atteins en effet un état où, après tous ces efforts et ces difficultés à endurer durant la semaine, mon cerveau a lâché l'affaire. Pas de tristesse, pas de joie, plus rien, juste le fait d'avancer coûte que coûte. Idem une fois arrivé au logement : ni soulagement ni fierté. Peu importe, le dernier objectif est accompli, et la page Réunion peut être clôturée proprement, avec une semaine à 147 km et 12000 m D+, mon record. Place au repos désormais !
Vue des pitons sur le chemin du retour.
Le bilan
Le projet était ambitieux, et sa préparation relativement courte pour une expédition de cette envergure, l'idée ayant germé le 21 septembre au soir, 7 semaines avant le début de l'aventure. Les apprentissages sont nombreux. D'abord, j'ai découvert des terrains très techniques avec lesquels on ne peut se familiariser, tant sur le plan physique que mental, qu'en les pratiquant. Mes préparations physiques et logistiques étaient aux petits oignons, mais il m'a manqué quelques semaines de pratiques des terrains réunionnais. Pas de regret, pas de remords, juste ce constat. Un paramètre additionnel à prendre en compte dans les équations futures.
Je ressors également grandi sur ma capacité à endurer la chaleur et le manque d'eau pendant des heures et des heures. Étant littéralement addict au froid, la chaleur constitue pour moi une sorte de kryptonite. Mais les efforts mis en place depuis plusieurs années pour renforcer ces points faibles semblent commencer à porter leurs fruits. Ils consistent essentiellement à m'exposer au chaud en période de fortes chaleurs, pratiquer des stress hydriques maîtrisés lors de certaines séances, ou encore accepter et accueillir les sensations de chaleur et de déshydratation excessives lorsqu'elles surviennent car elles ne sont que passagères.
J'ai souvent entendu que le trail, et en particulier l'ultra, était un sport d'équipe. Que c'est grâce à notre entourage que l'on peut aller aussi loin. J'en ai encore eu la preuve cette fois-ci. Me déplacer quasiment non-stop pendant 27h en autonomie aurait été rendu bien plus difficile sans le soutien de tous mes proches au téléphone. Mille mercis à eux. Il m'a malgré tout manqué une présence physique pour instiller les coups de boost nécessaires lorsque l'abandon s'installait de plus en plus durablement dans mon esprit. Il s'agit là d'un apprentissage de plus. J'ai en effet besoin de travailler davantage les raisons profondes pour lesquelles je pratique ce genre d'aventure. De développer et affiner des outils mentaux pour savoir observer et remettre à leur place les pensées parasites qui peuvent faire que tout s'arrête. Le chemin est encore long et sinueux, et c'est tant mieux. À très vite pour de prochaines aventures !

